Trips

Éloge de la marinade indonésienne

Deux mois à l’est de l’Indonésie, d’île en île et de spot désert en village typique. Jérémie Eloy, Carine Camboulives, Manu Bouvet, leur fille Lou, Benjamin Thouard et Harrisson Cole s’en sont mis plein les mirettes.

Bienvenue en Indonésie, archipel de contes et légendes, soit 17 500 îles éparpillées, en d’autres termes un véritable labyrinthe maritime, bien connu des pirates et des marchands. Sur ces “terres”, on compte 240 millions d’habitants, une grande diversité de peuples (Javanais, Malais, Papous, Sundanais…), de religions (islam, bouddhisme, hindouisme, catholicisme, protestantisme…) et de langues (on en distingue plus de 700 !). Découvrir toute l’Indonésie prendrait des années. Nous, on a pris deux mois pour explorer l’est de ce fabuleux pays. Notre point d’entrée est Bali, où je retrouve mes compères de trip, les team riders Oxbow Carine Camboulives, Manu Bouvet et leur fille Lou, ainsi que le photographe Benjamin Thouard et Harrisson Cole, cameraman californien du crew Poor Boyz Productions. Un long périple nous attend, des vagues de folie, des aventures, des rencontres, sans moyen de communication. Il faut certainement une petite dose d’inconscience pour se jeter dans l’inconnu. On s’éloigne rapidement des circuits touristiques direction le Timor, à l’extrême est de l’Indonésie. Le voyage durera quatre jours. Nous avons le grand luxe de pouvoir perdre du temps, et peu importe les imprévus, ils sont l’incommensurable richesse de tout ce voyage.

 

Traversée bondée

Pour accéder à la première étape, nous devons prendre un ferry, ou plutôt une coque flottante qui ne tient que grâce à la peinture dont elle est recouverte. On harnache les kites, planches à voiles, surfs, SUP, poussettes sur le pont et on s’installe à l’intérieur. Nous avons chacun notre siège, du moins pendant cinq minutes. Rapidement une quantité impressionnante de passagers et de marchandises embarque, tentant de s’imbriquer les uns dans les autres. Des montagnes de cartons, de motos, de sacs, de caisses pleines d’animaux vivants ou morts affluent. Dans la cabine, le tout est géré par des policiers qui essayent tant bien que mal d’organiser ce capharnaüm branlant. Je laisse rapidement ma place et me retrouve sur le pont au milieu d’un groupe d’Indonésiens. Une “mama” au sourire ravageur, clairsemé de dents rougeâtres, me tend rapidement un tabouret en plastique et engage la conversation par une tirade de 10 minutes… incompréhensible pour moi ! Je réponds avec le même sourire et tout le pont se marre. Je deviens alors l’attraction et on me dégote un traducteur comprenant quelques mots d’anglais afin de combler les curiosités. Les passagers tirent consciencieusement, entre deux rires communicatifs, sur leurs fameuses cigarettes indonésiennes au clou de girofle, les “kreteks”, appelées ainsi pour le bruit qu’elles font en se consumant. La fumée inonde rapidement le pont, l’air ambiant prend alors une drôle d’odeur. Ajoutez un petit mélange d’huile, de gasoil et de poisson séché, le tout bercé par le brouhaha du moteur et l’angoisse générale, sachant qu’il doit y avoir environ 15 % de gens qui savent nager sur le bateau (un ferry assurant la même liaison a coulé en 2006, faisant plus de 100 morts).

 

"Un long périple nous attend, des vagues de folie, des aventures, des rencontres, sans moyen de communication."

 

Après trois heures de traversée, un peu chahutés, nous arrivons à bon port, je dis au revoir à la “mama” par le même sourire, on charge les sacs sur un bimo (le minibus local) et c’est reparti pour trois heures non-stop ! Nous n’arrivons pas vraiment en terre inconnue, des surfers viennent sur cette île depuis les années 70, il y a même quelques surf camps, mais tremper ses ailerons ici, ça se mérite. Peu de touristes viennent se risquer dans ce lieu éloigné de tout point de civilisation, hôpital ou aéroport. En conséquence, les spots ne sont pas surchargés. Ah oui, j’allais oublier de préciser qu’il y a du vent tous les jours ! Ce coin d’Indonésie connu pour son surf glassy, parfait… est venté. La vague principale est une gauche, très longue, très très longue, avec quelques sections rapides et plus creuses, le tout assaisonné d’un vent side-off-shore souffl ant de 15 à 40 noeuds dès 11 heures du matin. Un paradis pour le kitesurf ? Sur le papier clairement ! Mais une fois sur place, le vent est un peu trop off-shore, et varie de quelques degrés selon sa bonne, ou mauvaise volonté. On s’installe dans un petit surf camp, on s’arrange comme on peut pour trouver un matelas confortable, une moustiquaire qui ressemble à quelque chose, un ventilo qui tourne et on empile le matos, les surfs, les kites, les SUP et les windsurfs, ce qui nous vaut l’admiration du surf camp entier. Premier soir, poulet, riz, soupe, simple mais très bon.

 

Les Indonésiens fans de foot

2 h 30 du matin, je suis réveillé par des hurlements. Je me lève rapidement, déchire la moustiquaire que j’avais mis tant de temps à mettre en place, ouvre la porte et tombe sur une trentaine d’Indos assis face à moi. Surpris ! Tout le monde me regarde, je suis ébloui, et mes yeux endormis ont du mal à faire le point. Je me décale de 10 mètres et découvre la scène : un match de foot est projeté sur le mur blanc de ma chambre à l’aide d’un rétroprojecteur, et tout le village vient se défouler sous ma fenêtre. On entre dans les phases fi nales et en Indonésie, la retransmission d’un match de foot, c’est d’abord un spectacle dans la salle, puis sur l’écran. Du coup, je n’ai loupé aucun des matchs. Le plus marrant était de voir passer les surfers devant l’écran à 5 heures du mat’, planche sous le bras, sous les hurlements des locaux. Je ne suis pas venu en Indo pour regarder du foot, mais en l’occurrence, je n’ai pas trop le choix. On est ici pour les vagues, le vent, la découverte, l’aventure, et je me retrouve à crier “allez Zidane !” euh, ou je ne sais plus qui, à l’unisson avec tous les Indos du village.

 

"La vague principale est une gauche, très longue. Un paradis pour le kitesurf ? Sur le papier clairement !"

 

Pour le surf, tous les matins c’est la course ! Victoire à celui qui sera le plus tôt au peak. J’ai perdu tous les matins, mais j’étais capable de raconter les buts et chaque action au petitdéjeuner. À 9 heures, tout le monde sortait de l’eau, Manu, Carine et moi gardions le spot pour nous tout seuls. La vague est très fun à surfer, on se prend vite pour le Slater du coin, take-off facile, puis la vague creuse, ça s’accélère, on passe les sections, on enchaîne les rollers, c’est long, très long et les jambes souffrent en fin de vague. Vers 11 heures, les premières risées se lèvent, 20 minutes de rame pour rentrer, et ça souffl e déjà à 25 noeuds. Sur cette vague, le vent est principalement side-off-shore, un peu trop off-shore à mon goût, mais quel plaisir d’aligner de longs rides, d’enchaîner les sections, et de recommencer encore et encore. Avec Manu et Carine en planche à voile, on se partage le gâteau, un coup pour moi, un coup pour toi, on se régale ! Le soir, je suis rincé, repas riz, poulet, légumes et je m’écroule sous la moustiquaire, prêt pour le prochain match de foot.

On décide rapidement d’explorer les îles aux alentours. Un pêcheur du coin, Anous, homme d’un certain âge, adorable, discret, longiligne, hâlé, le sourire et le kretek constamment aux lèvres, nous emmène sur son embarcation à la découverte des spots. D’un geste subtil, il ordonne à son mousse de démarrer le moteur. Celui-ci se glisse sous le pont, un tour, deux tours, trois tours de manivelle et le moteur se met à cracher, tousser, la pétarade bat son plein. Un nuage de fumée recouvre le bateau, touf, touf, touf, de loin, on le prend même pour un hélicoptère… Je l’aime bien Anous, il connaît la mer, il sait se placer sur les vagues, tel un berger, il nous surveille toujours du coin de l’oeil, même au plus profond de ses siestes, bercé par le ressac des vagues, il reste sur ses gardes. Il est devenu comme notre grand-père, ça l’amuse nos allers et retours, nos recherches, nos gesticulations du matin au soir pour être au bon moment au bon endroit… Quand on lui pose une question, il tire deux trois bouffées sur sa cigarette, nous lance un regard en coin et hoche la tête en signe d’accord.

 

Sirbad, le voilier typique

Après trois semaines rythmées par les sessions de surf, de kite et les rencontres avec les locaux, il est temps pour nous de lever le camp. Un bateau doit venir nous chercher, à bord duquel nous allons passer deux semaines à explorer des îles désertes et des spots qui le sont tout autant. Un matin, j’entends Manu partir précipitamment le SUP sous le bras, je sors du lit, je lui emboîte le pas et de la plage, j’aperçois notre nouveau vaisseau de vagabondage. Il est là, trônant fièrement, face au vent, dans la baie. C’est un “Pinisi”, voilier typique des Sulawesi (îles au nord de l’Indonésie). De nombreuses légendes courent sur ce bateau, la plus belle que j’aie retenue raconte une histoire de prince et de princesse, d’amour et d’eau salée. On rencontre vite l’équipage : Xavier, un bourlingueur français qui pose ses valises et son saxophone au gré des vents et des courants. Il a déjà construit cinq bateaux, entièrement à la main, sans un clou, il n’utilise que des chevilles, un travail de titan. Sirbad (je compte le bateau comme un membre de l’équipage) fait environ 18 mètres de long, avec un mât tout en bois. Il est entièrement ouvert et comporte un grand carré à l’arrière (parfait pour décoller une aile), une cabine principale avec une cuisine et la table à carte, puis une grande cabine avec douche, toilettes et quatre grands lits. Cette dernière est à l’air libre, recouverte par une bâche. Ce bateau est un bijou, une oeuvre d’art, on sent qu’une “âme” l’habite. Seul confort moderne à bord, un GPS. Yann, un jeune Français qui a roulé sa bosse, est arrivé ici un peu par hasard après des études de charpentier maritime. Michel, un Néocalédonien, homme sauvage, buriné par le soleil, d’une gentillesse extrême, dort avec l’ancre. Nous comprenons que ses silences cachent également un passé riche en aventures. Voilà, le décor est planté, on peut mentionner aussi le départ du cameraman Harrison, remplacé par Jace, vidéoman également membre actif de Poor Boyz Productions. On attaque directement par une traversée de nuit, poussés par une brise de 20 noeuds en vent arrière. Je m’allonge dans le carré arrière, ferme les yeux et mon esprit se laisse bercer par l’instant présent. Mon corps valse au rythme de la danse du bateau sur les vagues. J’ai quand même du mal à m’endormir, je suis trop excité. On y est dans le boat trip ultime au fi n fond de l’Indonésie, entourés de spots vierges, de vagues incroyables, de rencontres certainement inoubliables, avec la liberté de s’arrêter où on veut, quand on veut, avec qui on veut !

Le soleil se lève petit à petit, les premiers rayons nous réchauffent, le vent souffl e, on longe une île, les vagues se fracassent à quelques centaines de mètres de nous. Xavier décide d’inaugurer la grand-voile. Ni une, ni deux, on prend nos places de mousses, tout est hissé rapidement. On découvre une voile bleue, typiquement indonésienne, surprenante et magnifi que, tout en nylon, elle se gonfl e et lance rapidement le bateau. À la barre, je jubile complètement, je tombe amoureux de ce bateau. Xavier surveille l’ensemble, il est fi er de lui, c’est la première sortie sous voile et l’on atteint déjà les 10 noeuds.

Un petit tour sur Windguru ? Ah non c’est vrai, ça fait un mois qu’on n’a pas Internet, pas de téléphone non plus, aux toilettes les Facebook et Twitter, les cartes météo, les news du monde entier… Nous voilà dans un trip comme on n’en fait plus, rythmé par nos seules envies, à la vitesse paisible des locaux et de l’eau qui s’écoule sous la carène. On découvre un paquet de spots, on explore des îles désertes, on marche dans la pampa pour chercher les plages, rencontrer des pêcheurs, marchander du poisson, des légumes. Dès qu’on se pose dans une baie, les locaux viennent à bord pour discuter, fumer des cigarettes. Tout souriants, ils jettent leurs canettes de Coca par-dessus bord, et ça les fait bien marrer lorsqu’on se jette à l’eau pour les ramasser. Ici, on balance tout dans la mer, et vu qu’il y a du vent, en 10 minutes tout a disparu. Loin des préoccupations journalières qui sont de pêcher, se nourrir et gagner un peu d’argent, le respect de l’environnement n’est pas encore au programme dans cette région du monde.

 

Vagues et îles désertes

On arrive au petit matin sur une île déserte, une gauche parfaite nous attend, comme dans un rêve, un bon six pieds hawaiien et personne aux alentours. Le vent est légèrement de terre, parfait pour le surf. Seul hic, on aperçoit d’énormes taches marron et des ailerons qui fendent l’eau au peak… Des requins ? Pas sûr, mais ils ont vraiment l’air de camper là. D’un coup, d’un seul, la vague me paraît moins appétissante, aucune envie de fi nir en apéro pour squales. La vague est vraiment belle, Manu sort son SUP et dans son franglais nous sort : “Fuck it, j’y vais !”. On le regarde se jeter à l’eau comme s’il partait à l’abattoir. Il prend rapidement une vague, ça a l’air vraiment pas mal… En passant près du bateau, il me chambre un peu, arrive à motiver Jace et Ben qui sautent à leur tour dans l’eau. Manu reprend une magnifique vague, ce qui me motive pour enfi ler mon lycra et y aller à mon tour. Assis sur mon surf, je ne fais pas le malin, je prends des vagues, le spot est pas mal… Si seulement on n’avait pas vu ces taches marron ! Au loin, Manu se met à crier. Il revient vers moi et s’exclame : “Ce sont des raies mantas, pas des requins !”, et comme par magie, deux d’entre elles s’approchent. Curieuses, elles passent sous nos planches, nous frôlent, jouent avec nos pieds. Instant fantastique, toute la pression retombe, je souffl e et suis estomaqué par le ballet que les raies composent autour de nous. Le vent monte petit à petit. Toujours à trois sur le spot, on sort l’artillerie, Manu en windsurf, Carine et moi en kite. C’est une longue vague avec plusieurs sections bien creuses. On peut partir de très haut, là où le vent souffle side-on, pour descendre dans la baie et finir dans du vent side-off, un très long ride ! Une session à trois, avec des potes, une île déserte, une vague incroyable, et le bateau dans la passe, ce sont des instants comme celui-ci que nous sommes venus chercher !

 

"Personne ici, pas de parasol, pas de cocktail vodka, de masseuses ou autre vendeur de chichis, que des crabes et des coquillages, pour la plus grande joie de Lou."

 

Et puis on a levé l’ancre comme on est arrivé, ni vu ni connu. Les voiles gonflées, vent arrière, cap sur une autre île, avec au passage l’explosion du record à 11 noeuds. Le bateau est agréable à manoeuvrer, il glisse entre chaque vague et les avale, les unes après les autres. À la barre de Sirbad, les mains fermement serrées, je m’accroche à mon rêve. On atteint le soir une grande baie entourée de falaises blanches. La plage ferait le bonheur des dépliants touristiques. Pourtant, personne ici, pas de parasol, pas de cocktail vodka, de masseuse ou autre vendeur de chichis, que des crabes et des coquillages, pour la plus grande joie de Lou. La nuit est paisible dans ce désert ténébreux entre océan, falaise et forêt, aucune lumière ne vient perturber le spectacle des millions d’étoiles au-dessus de nos têtes. Le lendemain, je pars avec Yann et Lou pour acheter à manger, pendant que Carine va faire du SUP sur le spot sous les falaises. Dans la forêt, des pêcheurs viennent rapidement à notre rencontre et nous indiquent la direction du marché. Au village, des petites maisons en bois parsèment le chemin, les jardins sont en sable, pas une brindille ne traîne, pas une feuille. Des “bonjour” fusent de part et d’autre, des sourires s’affi chent, des regards curieux et bienveillants nous interpellent.

Au retour du marché, une famille nous accueille. Café ? Nous voilà installés sur le perron d’une case. Yann, qui parle indonésien, comble la curiosité ambiante. Betel nut ? Pourquoi pas ! On me tend une petite rondelle rouge, une sorte de haricot vert et une poudre blanche. Il faut mettre les deux premiers dans la bouche et mâcher sans avaler, puis prendre un peu de poudre qui s’avère être de la chaux et mastiquer le tout. Là, un fl ux incessant de salive emplit ma bouche, j’ai du mal à mâcher sans en mettre partout, ce qui provoque l’hilarité du comité d’accueil. Impossible de rigoler avec eux, ça coule sans arrêt ! La langue commence à s’engourdir, la tête tourne, Lou me regarde avec inquiétude, je dégouline de rouge, mon tee-shirt blanc ne l’est plus. Yann, lui, me regarde d’un air amusé, il maîtrise totalement l’exercice et crache régulièrement une giclée bien rouge. Ici les gens en mâchent constamment, c’est un coupe-faim euphorisant qui prévient le risque de caries, mais sûrement pas la coloration des dents rouges. La dentition des villageois rendrait tout dentiste cardiaque. Un usage prolongé de cette mixture a pour effet de rendre les gencives rouge sang et les dents orange. Ça a un certain charme, c’est d’ailleurs une preuve de beauté ici, la laideur correspondant certainement à des dents blanches. Nous remercions nos hôtes pour l’accueil et ramenons un énorme bambou qui servira de tangon, le nôtre ayant cassé lors de la tentative de vitesse à plus de 11 noeuds.

 

À la rencontre des locaux à machettes

Le vent monte petit à petit, on regarde sur la carte les vagues potentielles. Je décide de décoller du bateau, et d’aller en kite explorer les spots. Je déroule les lignes sur le pont, il y en a partout, je croise les doigts pour que ça marche, prépare mon kite dans le carré, connecte les lignes et enroule la barre. Je jette le kite dans l’eau et commence à dérouler tout en gardant la 5e ligne tendue. Mission réussie, le kite décolle et je suis toujours au sec. Je descends sous le vent pour éviter les déventes dues aux falaises, les quelques pêcheurs assis dans leurs barques, casque de moto sur la tête pour s’abriter du soleil, me regardent passer avec surprise. Le premier spot est situé au pied des falaises, Jace et Ben me rejoignent. La vue est prenante, je ride à l’aplomb de ces grands murs de calcaire, surmontés d’une forêt tropicale. C’est une vague à deux rollers, pas un de plus, sinon on finit dans la dévente créée par la falaise. Ce qui m’arrive naturellement, grisé par une plus belle vague que les autres. Un peu de natation, un coup sur la 5e ligne et l’aile redécolle. Je ne voulais de toute façon pas traverser la baie en nageant, à plus de 800 mètres du bord.

Le lendemain matin, petit-déjeuner, entouré de barques de pêcheurs. Quelques-uns viennent à bord pour discuter. Leurs embarcations sont taillées directement dans le tronc d’un arbre, trois morceaux de bois font office de balancier, un filet à l’avant, parsemé de morceaux de tongs pour la flottaison, un casque de moto sur la tête pour le soleil, et ils passent la journée ainsi, à remonter des sardines. On leur prend une cargaison pour la suite du voyage, avant de repartir vers d’autres horizons. Baie après baie, on explore les spots.

 

"Nous voilà dans un trip comme on n’en fait plus, rythmé par nos seules envies, à la vitesse paisible des locaux et de l’eau qui s’écoule sous la carène."

 

On s’arrête sur une plage pour y dormir. Un beau mouillage abrité du vent et de la houle. La plage est déserte, Lou charge Manu et Ben de faire un château de sable pendant que je m’occupe du feu. Un Indonésien avec une magnifique machette sort de la forêt et s’assoit à côté de moi. La communication n’est pas aisée, il me parle sans que je comprenne un mot. Hormis sa belle machette pendue à sa ceinture, il est habillé d’un pagne et porte une couronne en feuilles de palmier. Ses dents sont rouges, son regard intense, je l’écoute même si je ne comprends rien. Il m’aide à raviver le feu et pose ses mains dans la braise. À sa place, j’aurais déjà fait trois fois le tour de la plage en hurlant, mais lui ne bronche pas.

Et on reste là, face à la mer, pendant que Lou chef de chantier commande d’une main de maître Ben et Manu. Les douves ici, le donjon là, l’Indonésien à côté de moi voit sûrement pour la première fois de sa vie un château fort de type médiéval. Sait-il qu’une princesse en haut du donjon poireaute sur son lit en attendant un crapaud ? Je ne me vois pas lui expliquer, en même temps il a la machette qu’il faut pour couper la tête du dragon, et tant que ça reste celle du dragon, tout va bien. L’Indonésien me salue finalement, je m’excuse de ne pas parler sa langue, il me sourit et repart dans la forêt. La nuit tombe, le barbecue illumine le bateau, la forêt se réveille et je m’endors.

 

Tempête et dragons

Dès l’aube, le vent souffle et nous porte jusqu’au prochain spot. Sur place, ça a l’air plutôt pas mal, une vague qui s’écrase sur une dalle à fleur d’eau, le vent est side. Décollage du bateau, Ben, Jace et Manu sont de la partie. La vague est sympa à rider, puissante, et parfaite pour le kite. Je suis en 9 m2 Rebel, la vague creuse et offre un beau tube, je m’y glisse plusieurs fois pour mon plus grand plaisir. Après une heure dans l’eau, le vent tombe, Manu se fait enfermer sur la dalle et casse son mât… Retour à la case départ.

On lève l’ancre comme d’habitude à la main, ça prend toujours un peu de temps, à trois ou quatre on s’active et le bateau s’élance pour une longue nuit de traversée. Le bateau file, les vagues gonflent et nous agrippent par l’arrière, le vent cambre le mât, la tempête nous accueille froidement.

Le bois gonfle, craque, vacille, s’étire et cède soudainement, dans un claquement assourdissant. On s’agite dans tous les sens, opération à coeur ouvert, l’attache d’une des dérives vient d’exploser. Les outils y passent les uns après les autres, nous réparons tant bien que mal. La nuit tombe, le bateau fuit la mer, vague après vague, de surf en surf, les 11 noeuds sont facilement atteints. C’est un manège pour adulte, sans guitoune pour payer sa place et sans pompon à attraper, ça fait déjà trois heures que j’ai mon ticket. Certaines vagues arrivent à passer par-dessus bord et éclatent littéralement sur le pont. La terre est noire, les falaises se font grignoter les pieds par des bouillonnements blanchâtres, les nuages sombres se précipitent sans bruit, en file indienne, fuyant cet endroit peu accueillant. Pas de phare, pas de lune, pas d’étoile, on cavale dans ce spectacle funeste, sur ces ondes amères, en priant pour que le GPS nous montre la voie. À tour de rôle on part valser dans nos couchettes, le chef d’orchestre jette ses derniers grondements et la fin de nuit s’avère bien meilleure que prévue. Le soleil est accueilli avec bonheur, on regarde le bateau avec gratitude, il a été solide cette nuit. “Euh, Xavier tu crois qu’on peut mettre une cheminée dedans pour l’hiver en Bretagne ?”

Pour la dernière étape, Xavier nous emmène sur une île, dans le parc régional de Komodo. Retour à la vie du parfait touriste, on débarque sur un ponton, on croise des bateaux remplis d’aventuriers, l’appareil photo en bandoulière et les chaussettes par-dessus les tongs. On s’acquitte de la taxe du parc et un guide nous accompagne. Tous les dragons de l’île sont avachis sous la cuisine des rangers du parc. Tout ça pour ça ? Avec Jace, on tourne une séquence “chasse au varan” bien comique. Ces dragons sont impressionnants, environ 2-3 mètres pour 70 kg, notre guide nous explique que leur morsure infecte directement la plaie à cause d’une bactérie contenue dans leur salive. Quelques jours plus tard, ils peuvent manger le malade, qu’il soit singe, buffle, ou humain. Sic ! Je tourne quelques séquences Indiana Jones avec Jace et justement, près de l’entrée, un dragon commence à se diriger droit sur nous. Pour la séquence, je demande son stick au garde. Le dragon, lui, continue sans hésiter, le garde commence à rassembler les troupes derrière moi, il essaye de cacher Lou car il pense que l’animal veut la croquer ! Glups ! Avec mon stick à la main, je ne fais plus le malin, je peux presque le toucher avec le bout de bois. À un moment, il s’arrête, j’en profite pour rapidement rendre le bâton au garde et filer… Le lendemain, fin du voyage, retour à la civilisation. On fête comme il se doit le retour sur terre dans un bar local où des rastas viennent chanter. Première nuit à terre, le bateau me manque, Sirbad a passé tous les tests de rodage avec succès, il repart avec son équipage vers de nouvelles aventures. De son côté, Jace rentre sur Hawaii la tête pleine de souvenirs, Manu, Lou, Carine et Ben s’en vont en Papouasie à la rencontre d’une tribu, et moi je pars pour un mois sur une autre île d’Indonésie, vers de nouvelles découvertes. Je viens de vivre ici un de mes plus beaux trips, un voyage où explorations, amitiés, rencontres et liberté prennent tout leur sens.

 

PAR JÉRÉMIE ELOY
PHOTOS : BEN THOUARD